Olivier Babeau: Éloge du Cash

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Olivier Babeau se désole de la disparition progressive du paiement en espèces. Celle-ci amenuise selon lui nos libertés et nous soumet davantage au contrôle de la puissance publique.


Chaque semaine, Olivier Babeau décrypte l’air du temps pour FigaroVox. Il est président du think-tank l’Institut Sapiens et, par ailleurs, professeur en sciences de gestion à l’université de Bordeaux. L’auteur a récemment publié Éloge de l’hypocrisie(Éditions du Cerf, 2018).


Petit à petit, la place des paiements en liquide recule en France. Ils pourraient reculer de plus de 20 % d’ici à 2025, passant en valeur de 153 à 122 milliards d’euros. Une tendance présente partout dans les pays développés, même si certains sont plus avancés que d’autres. En Suède, la monnaie fiduciaire en circulation ne représente plus que 2 % des transactions, contre 15 % en France. Les paiements par carte bancaire et smartphone font concurrence au cash. La monnaie dématérialisée présente maints avantages: la transaction est simplifiée (sans monnaie à rendre) et l’argent peut être envoyé à distance. Mais le recul du liquide ne se réduit pas à une substitution par un moyen plus commode. C’est une guerre méthodique qui est déclarée contre lui. Nous serons amenés de toutes les façons possibles — par la contrainte ou l’incitation financière — à renoncer au cash. Hélas.

Les banques voient d’un bon œil le recul d’un cash qui, à l’instar des paiements par chèque, engendre des coûts importants.

Les banques voient d’un bon œil le recul d’un cash qui, à l’instar des paiements par chèque, engendre des coûts importants. Fin 2019, elles ont d’ailleurs obtenu l’augmentation de la commission interbancaire de retrait versée par la banque du porteur de carte à celui qui gère le distributeur où a lieu un retrait de billet: elle est passée depuis le début de l’année de 57 à 89 centimes d’euros.

En raison des taux négatifs, les banques sont taxées sur leurs excédents de liquidité déposés auprès de la banque centrale européenne. Elles ne répercutent pour l’instant ce prélèvement que sur les très gros dépôts, mais si ces taux perdurent, elles devront probablement l’étendre à une masse toujours plus importante de leurs clients. Il est clair que la fin du cash correspond d’abord à une sorte de nationalisation de fait des actifs. En cas de crise grave, les États s’autoriseront à ponctionner directement les comptes de dépôt au-dessus d’un certain montant.

Avec la disparition du liquide, nous perdrons surtout l’un de nos derniers grands espaces de liberté.

Avec la disparition du liquide, nous perdrons surtout l’un de nos derniers grands espaces de liberté. À l’heure où les rues sont quadrillées de caméras, le liquide nourrit des échanges économiques passant plus facilement sous le radar de l’État. La vérité que la puissance publique n’avouera jamais, c’est qu’au-delà de l’évidente lutte contre la criminalité et le terrorisme, la fin du cash est la clé d’un contrôle beaucoup plus parfait des populations.

Le liquide est cet outil des petits arrangements où, dans l’exclusivité d’une relation entre deux personnes, loin des yeux de l’État, s’échangent les petits paiements du quotidien: étrennes, cadeaux, menus services, ventes d’occasion et dons divers (dont la quête de la messe du dimanche pour les catholiques). Autant de moments que l’État, impécunieux, rêve de connaître et de fiscaliser d’une façon ou d’une autre.

Il est significatif que la Chine ait enclenché très rapidement le recul du liquide. Il ne s’agit évidemment pas de la traduction d’une simple ardeur technophile ; c’est l’effet d’une volonté de contrôle des transactions complétant les contrôles des échanges sur les réseaux sociaux et des déplacements. Souvenons-nous des étudiants de Hong Kong prenant soin de payer en liquide leur ticket de métro pour ne pas laisser la trace de leur participation à une manifestation. Une possibilité qui aura bientôt disparu chez nous aussi, où même le billet anonyme tendra à reculer au profit de badges de passage permettant de nous identifier.

Le bannissement de l’argent liquide institue de fait la société panoptique décrite par Foucault.

Les États avaient réussi à obtenir, il y a des siècles, le monopole de la monnaie, ce qui leur a permis notamment de financer leurs dépenses avec de l’argent produit à volonté (au prix d’une dévaluation qui ruinait les créditeurs, mais qu’importe). La fin de l’argent liquide est l’acte deux de cette prise de pouvoir: il s’agit de placer tous les échanges sous leur regard et d’instituer des sortes d’octrois virtuels dans chaque interstice de notre vie quotidienne. Le bannissement de l’argent liquide institue de fait la société panoptique décrite par Foucault.

Si le liquide disparaît, les zones d’ombres, heureusement, ne disparaîtront peut-être pas entièrement: les cryptomonnaies devraient pouvoir jouer ce rôle d’instrument d’échange entre particuliers. Mais, si leur échange est plus aisé car il présente tous les avantages de la dématérialisation, leur conversion en monnaie scripturaire ayant cours officiel n’est pas directe. Pleurons la fin du cash et craignons un monde sans argent liquide.

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