Comment les banques centrales préparent la fin du « cash » et l’avènement des devises 2.0

Par Nessim Aït-Kacimi

 

Les pays émergents sont les plus avancés dans leurs projets de lancement de devises digitales, des actifs numériques émis par leurs banques centrales. Ces dernières veulent garder la main face au Libra de Facebook et au développement des cryptos.

La crise du coronavirus a relancé l’intérêt pour les devises « propres », dématérialisées et qui ne risquent pas de transmettre le virus par le biais de billets et pièces.Le premier projet de devise numérique devrait aboutir avant deux ans, estime aujourd’hui une banque centrale sur deux, selon un sondage de l’OMFIF (Official Monetary and Financial Institutions Forum). Voire dans les 12 mois, selon plus d’un quart d’entre elles.
La Chine est en pointe dans le lancement d’une version digitale du renminbi, qui lui permettra de favoriser à terme l’internationalisation de sa monnaie. Parmi les pays les plus avancés, figurent également l’Ukraine et l’Uruguay. Tous deux ont terminé leur projet pilotes de monnaie digitale pour les particuliers. Les Bahamas, le Cambodge, la Suède et Corée du SUD en testent la faisabilité. La Turquie devrait leur emboîter le pas cette année.

Déclin du « cash »

Le recours au cash (billets et pièces) a reculé de 1,3 % à 2,2 % par an entre 2006 et 2016 dans les grands pays industrialisés (Etats-Unis, Europe, Royaume-Uni, Chine, Japon), selon une étude (1) Fonds monétaire international. Entre 2016 et 2026, elle prévoit une poursuite de cette tendance avec une baisse de 1,4 % par an (-2 % en Allemagne, -1,7 % au Japon, -1,5 % en Chine, -1 % au Royaume-Uni). « La demande pour une devise digitale sera faible dans les pays où l’usage du cash est déjà faible du fait d’une préférence pour les substituts du cash qui existent déjà (carte bancaire, paiements mobiles). Elle sera plus forte dans les pays où l’usage du cash est très répandu ». Plus un pays a une population jeune plus il est prêt à abandonner le cash pour d’autres moyens de paiement.
(1) « Cash use across countries and the demand for central bank digital currency »

Devise « connectée »

Les grands pays industrialisés, eux, paraissent à la traîne. La plupart sont encore au stade des réflexions. L’Europe, les Etats-Unis, le Japon, la Russie, l’Inde et la Suisse ont même laissé entendre qu’ils n’envisageaient pas le lancement d’une devise digitale pour le grand public dans les années à venir. Ils sont plus ouverts à une version destinée uniquement aux banques et institutions financières.
« Les projets de monnaies digitales sont plus avancés dans les pays innovants où l’usage du téléphone mobile et d’Internet est élevé », indique un rapport (1) la Banque des règlements internationaux (BRI). Plus un pays a un secteur financier important et développé, plus il est focalisé sur le lancement d’une devise digitale réservée aux banques. Si son économie informelle est importante, il a davantage intérêt à créer une monnaie électronique, plus traçable et moins anonyme que le « cash ». Autre avantage : elle permettrait de renforcer l’inclusion financière de ceux qui n’ont pas de comptes bancaires.

La Banque d’Angleterre planche sur sa monnaie numérique

La Banque d’Angleterre « explore » les avantages et les inconvénients que poserait l’émission d’une monnaie virtuelle, a indiqué la semaine dernière son gouverneur, Andrew Bailey. « Créer une monnaie numérique de banque centrale permettrait un plus large accès à de la monnaie de banque centrale », a-t-il expliqué au cours d’une conférence sur les cryptomonnaies. « Mais tout lancement nécessite un examen préalable minutieux, afin d’explorer toutes les questions et implications et de prendre une décision en connaissance de cause, y compris en s’assurant qu’il y aurait une demande », a-t-il averti. La Banque d’Angleterre s’est attelée à cet examen, et devrait « publier davantage d’information l’année prochaine. » Ces réflexions sont d’autant plus cruciales que l’utilisation de l’argent liquide décline chaque année au Royaume-Uni, un phénomène que la pandémie a nettement accéléré. « Au point le plus bas lors du confinement, en avril, le nombre de retraits en liquide était inférieur de 60 % à l’an dernier », a expliqué le gouverneur. Il était encore inférieur de 40 % sur un an en juillet. A.C.

Les banques centrales et les devises 2.0

Devises digitales : les banques centrales ne sont pas prêtes à sauter le pas
Quand les banques centrales émettront leurs devises digitales
Dans le monde, 80 % des banques centrales ont entamé des travaux sur les devises digitales, selon un sondage (2) de fin 2019 de la BRI. La majorité réfléchit à la fois sur des déclinaisons d’une e-monnaie pour les institutions financières et pour le grand public (particuliers, entreprises…).

20 % de la population mondiale

 

Si une banque centrale sur quatre a déjà la possibilité légale d’émettre une devise digitale, un tiers n’a pas encore obtenu ce feu vert. « Les traités européens ne prévoient pas expressément la capacité pour la Banque centrale européenne d’émettre de la monnaie digitale de banque centrale », rappelle un document de travail de la Banque de France. 40 % des institutions financières sont dans un brouillard législatif et ne sont pas en mesure d’affirmer qu’elles ont ce droit régalien. Elles sont donc une majorité à estimer qu’elles ne sont pas encore prêtes à franchir le pas.
Six pays, dont la Chine, prévoient de lancer leur devise digitale grand public dans moins de trois ans. S’ils réussissent tous, 20 % de la population mondiale aura accès à un nouveau moyen de paiement concurrent du « cash ». Pour les autres banques centrales, un éventuel lancement ne se fera qu’après un long parcours technique (sécurité, anonymat, règlement…), législatif et politique. Le Brésil est par exemple avancé sur le projet de « e-real » mais le président Bolsonaro, farouche partisan du « cash » a publiquement désapprouvé les devises 2.0.

L’aiguillon du Libra

 

La plupart des banques centrales sont conscientes que le temps presse. Le Libra, la devise de Facebook, pourrait être lancé dès 2021. Elle sera déclinée ( Libracoins ) en plusieurs cryptos stables ou « stablecoins » adossée à des grandes monnaies (euro, dollar, livre sterling…). Le projet du Libra de Facebook a été un électrochoc et fait prendre conscience aux banques centrales qu’elles devaient hâter leur projet au risque de voir le géant américain empiéter sur leur souveraineté.
Près de 6 banques centrales sur 10 déclarent également surveiller l’impact des « stablecoins » comme Tether (adossée au dollar) sur la politique monétaire et stabilité financière. Aucun pays n’a en revanche constaté un poids notable des cryptos comme le bitcoin dans les paiements . A 10.000 dollars, la leader des cryptos, un des actifs les plus rentables et volatils depuis plus de 10 ans, ne concurrence pas encore les devises traditionnelles. Sans doute influencées par l’éclatement de la bulle des marchés des cryptos en 2018, les autorités monétaires avaient multiplié les déclarations critiques sur les devises digitales cette année-là. Elles pointaient surtout les inconvénients et risques des devises 2.0 notamment pour le grand public. L’année dernière et en 2020, elles ont fait davantage de déclarations et de manière équilibrée, avec autant de communications positives que négatives.
(1) « Rise of the central bank digital currencies : drivers, approaches and technologies »
(2) « Impending arrivals – a sequel to the survey on central bank digital currency » BIS papers n° 107
Source : Les Echos

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