Ces histoires-là ne peuvent arriver qu’en Allemagne. A Noël dernier, peu avant minuit, un passant tombe sur un sac à dos oublié au pied d’un arbre, dans une rue de Krefeld, près de Düsseldorf. Dans la besace, il trouve quelques présents de circonstance, mais aussi 16.000 euros en liquide. Honnête, il va déposer le tout au commissariat. En récupérant son bien, l’heureux propriétaire, âgé de 63 ans, a confié aux policiers qu’il préférait toujours garder ses économies avec lui plutôt que de les déposer à la banque. Ce fanatique du cash est loin d’être un cas isolé au pays d’Angela Merkel. Selon l’expert bancaire Peter Barkow, chaque Allemand dispose en moyenne de 2.200 euros chez lui, sous un matelas ou dans un coffre-fort domestique. C’est que nos voisins d’outre-Rhin ne sont pas seulement les champions d’Europe de football ou de la consommation de bière, ils sont aussi les rois de l’argent comptant. Ils règlent tout, ou presque, de la sorte.

En France, il est interdit de débourser plus de 1.000 euros en liquide pour une transaction. En Allemagne, il n’y a aucun plafond. La seule restriction légale en vigueur stipule que l’acheteur, dès lors que le montant est supérieur à 10.000 euros, doit prouver son identité en présentant ses papiers. On peut ainsi, sans difficulté aucune, conclure l’achat d’un appartement avec une valise pleine de billets. Chaque concessionnaire automobile, et ils sont nombreux dans ce pays, possède sa machine pour vérifier l’authenticité des liasses de grosses coupures que les acquéreurs sont prompts à sortir de leur poche pour s’offrir une Audi, une BMW ou une Mercedes. Il n’est pas rare, chez un distributeur de produits d’électroménager comme Saturn ou Conrad, de voir des individus compter un à un leurs billets pour s’offrir leur lave-linge ou leur téléviseur à écran plat.

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Ce n’est qu’en 2015 que les grands discounters Lidl et Aldi ont autorisé leurs clients à régler leurs achats avec une carte de crédit. Encore aujourd’hui, cela reste impensable dans beaucoup de cafés ou restaurants restaurants. Dans un pays vieillissant, les consommateurs ne s’en plaignent pas. «Je n’aime pas donner ma carte de crédit à un serveur», entend-on souvent en guise d’explication. Manipuler de grosses sommes en liquide mène parfois à des situations cocasses. Un retraité de Witten, dans le bassin de la Ruhr, a retiré 20.000 euros de sa banque en novembre dernier pour acquérir sa nouvelle voiture. En sortant de la succursale, il a posé l’enveloppe bourrée de cash sur le toit de son ancien véhicule, le temps de chercher sa clé dans son manteau. Lorsqu’il s’est aperçu, quelques kilomètres plus loin, qu’il avait oublié de la reprendre, il était trop tard. Il n’avait plus que ses yeux pour pleurer.

Quelque 80% des achats en magasin sont réglés en cash en Allemagne, alors que cette part n’est que de 68% en France, 34% au Royaume-Uni ou 15% en Suède, selon l’enquête britannique Access to Cash Review de mars 2019 comparant l’usage des espèces dans les pays européens. «L’argent liquide reste en Allemagne le moyen de paiement préféré, constate Carl-Ludwig Thiele, le responsable des paiements à la Bundesbank, la Banque centrale allemande. Si son usage ne régresse que lentement, c’est que le cash a ses avantages : on ne confie aucune donnée personnelle et on reste indépendant de la technique.»

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La Bundesbank scrute, tous les trois ans depuis 2008, l’attitude des Allemands envers la monnaie. La dernière étude publiée, qui a été réalisée en 2017, montre que chaque citoyen se promène avec, en moyenne, 107 euros en billets et pièces. Le montant n’a guère diminué depuis la première étude où il était de 118 euros. L’enquête confirme que pratiquement tous les paiements inférieurs à 5 euros sont effectués en monnaie, ainsi que la grande majorité de ceux de moins de 50 euros. «Nur Bares ist Wahres !» (le liquide, il n’y a que ça de vrai), dit un dicton local. Selon l’enquête de la Bundesbank, l’écrasante majorité (88%) des personnes interrogées est d’accord avec cet adage.

Nos voisins d’outre-Rhin sont tellement attachés au liquide que la moindre réforme des moyens de paiement les effraie. Ainsi, en janvier, lorsque la Commission européenne a proposé, pour des raisons pratiques, de supprimer toutes les pièces de 1 et de 2 centimes d’euro, la levée de boucliers a été immédiate. «Ce que la Commission prépare fait sonner toutes les sirènes d’alarme chez nous, prévient l’eurodéputé chrétien-démocrate Markus Ferber. En aucun cas nous n’admettrons que cela marque le début de la fin pour l’argent liquide.» Déjà, lorsque la Banque centrale européenne (BCE) avait décidé, fin 2018, d’arrêter d’imprimer le billet de 500 euros, accusé de faciliter le blanchiment, le psychodrame avait été vif en Allemagne. Mais Mario Draghi, à l’époque patron de la BCE, était passé outre.

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En 2015, le ministère des Finances a en revanche dû s’incliner devant la bronca suscitée par son audacieux projet : il voulait limiter à 5.000 euros le montant des paiements autorisés en cash. Il en a été quitte pour enterrer l’idée. Les autorités de Berlin souhaitaient pourtant ardemment mener une telle réforme : elle les aurait aidées tout à la fois à combattre l’évasion fiscale, à limiter la corruption, plus développée qu’on ne le pense, et à réduire le poids de l’économie souterraine. On ne s’en doute pas, mais plus encore peut-être que l’Italie, le pays des grosses berlines est en effet aujourd’hui un paradis pour les mafieux. Quelque 100 milliards d’euros d’argent sale y seraient investis chaque année à des fins de blanchiment, selon une estimation de l’université Martin-Luther de Halle-Wittenberg pour le compte du ministère des Finances. Près du tiers serait recyclé dans l’immobilier.

«Le blanchiment d’argent est un problème grave», a reconnu l’an dernier le ministre des Finances, le social-démocrate Olaf Scholz. Début 2020, il a imposé aux notaires de signaler aux autorités chaque «transaction suspecte» dans l’immobilier – entendez celles qui sont réglées en cash. Il a également rendu obligatoire la divulgation de l’identité de l’investisseur pour tout achat d’or en liquide supérieur à 2.000 euros ; le plafond était auparavant cinq fois supérieur. Résultat, le commerce de l’or a explosé dans les premiers jours de janvier, avant l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation. Scholz a également renforcé les pouvoirs de l’Agence du renseignement financier (FIU), le Tracfin local. Mais il n’a pas osé toucher au montant des paiements en liquide, qui reste un tabou.

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Les banques aussi aimeraient bien que l’on limite un peu les transactions en espèces. Cela améliorerait leur rentabilité en leur permettant d’économiser sur les transports de fonds, les distributeurs de billets et les caisses des succursales. Avec une circulation de monnaie exclusivement électronique, elles pourraient à l’inverse faire supporter au consommateur tous les coûts de la transaction. «Un monde sans monnaie coûterait cher au citoyen», avertit Klaus Müller, président de l’association de consommateurs VZBV. Tout espoir n’est pas perdu cependant pour les banques, car les habitudes changent quand même petit à petit. Même s’ils restent très décriés, les moyens de paiement électroniques gagnent du terrain, les achats sur Internet se développent, grâce à des systèmes de type PayPal. Dans la dernière étude de la Bundesbank, le volume des paiements en liquide est pour la première fois tombé sous la barre de 50% du total, pour atteindre 48%.

Mais tout cela prendra sans doute beaucoup plus de temps qu’ailleurs. Pour les Allemands, la fin du liquide marquerait en effet un recul de la liberté. «Il n’y aurait plus aucune limite à la mise sous tutelle du citoyen», pouvait-on lire il y a quelques mois dans un éditorial furibard du quotidien «Frankfurter Allgemeine Zeitung». «On pourrait interdire à l’obèse d’acheter sa bombe calorique avec sa carte de paiement, à l’alcoolique de s’offrir une bouteille de vin et aux gourmands de se payer de la viande avec leur smartphone à chaque “Veggie Day”. L’emprise du fisc sur le compte en banque du citoyen irait de soi.» Preuve que l’affaire est sensible, un groupe d’économistes libéraux allemands a lancé l’initiative «Touche pas à mon cash», avec des arguments décoiffants. Pour eux, «Hitler, Staline et Mao se seraient réjouis d’un monde sans argent liquide ». Ils font valoir qu’une société dépourvue d’espèces serait un rêve pour l’Etat, qui pourrait tout à la fois surveiller les transactions, ponctionner les comptes et réglementer les comportements. Pas étonnant qu’une pétition en ligne «pour stopper l’interdiction du liquide» ait recueilli plus de 100.000 signatures…

Cet attachement reflète des peurs ancrées au plus profond de l’âme allemande. Aucun peuple au monde ne se montre aussi inquiet quand il s’agit d’épargne, indique une étude du gestionnaire américain d’actifs BlackRock, datant de 2017. Lorsque nos voisins mettent de l’argent de côté, c’est avant tout sur leur compte à vue ou sur des comptes d’épargne qui ne rapportent plus rien depuis quelques années (70% de leurs placements, en excluant leur résidence principale). Les actions ne représentent que 18% des placements.

On dit souvent que les traumatismes qu’ils ont éprouvés au XXe siècle seraient à la source de leur circonspection extrême face à l’argent. Mais peut-on vraiment lier leurs réactions d’aujourd’hui au choc du traité de Versailles, signé il y a 101 ans, ou aux ravages de l’inflation galopante qui sévissait il y a 97 ans ? Borwin Bandelow, professeur de psychiatrie à l’université de Göttingen et spécialiste des angoisses collectives, préfère évoquer l’aversion au ris que inhérente à la culture germanique. «No tre angoisse particulière envers l’argent n’est pas un phénomène restreint à ce seul objet, dit-il. L’explication est plutôt à chercher dans notre prudence générale, très marquée par comparaison avec d’autres peuples». Autant dire qu’en Allemagne l’argent liquide a encore de beaux jours devant lui.

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