La bulle du bitcoin

Bitcoin : le canari au fond de la mine

par Stéphane Lauer

Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. » Les responsables des banques centrales auraient de quoi méditer cet aphorisme prêté à Bossuet. Alors que le cours du bitcoin et autres cryptomonnaies font l’objet d’une spéculation sans limite, la Réserve fédérale américaine (Fed) comme la Banque centrale européenne (BCE) intensifient leurs critiques tout en faisant mine de relativiser le phénomène. Elles sont pourtant les principales responsables de cette exubérance.

Tandis que Christine Lagarde, la présidente de la BCE, et Janet Yellen, ex-présidente de la Fed et actuelle secrétaire au Trésor américain, s’inquiètent de l’utilisation des cryptomonnaies pour le financement d’activités criminelles, le gouverneur de la banque de France, François Villeroy de Galhau, ironise sur la frénésie qui s’est emparée des acheteurs. « Les arbres ne montent jamais au ciel », fait-il valoir dans une interview accordée aux Echos,le 19 février.

Il n’y a pourtant aucune raison qu’ils arrêtent de pousser tant qu’on les arrose. C’est ce que font les banques centrales grâce à leur politique d’assouplissement quantitatif (quantitative easing), qui consiste à racheter massivement de la dette publique et des actifs financiers pour injecter de l’argent dans l’économie afin de stimuler la croissance.

Thermomètre cassé

Le compte Twitter Documenting Bitcoin, qui compte 150 000 fans de la « monnaie » électronique, résume ainsi la situation : « Si vous pensez que le bitcoin est cher, attendez de voir comment le gouvernement [des Etats-Unis] va imprimer 1 900 milliards de dollars à partir de rien. » La saillie fait référence au gigantesque plan de relance que le nouveau président des Etats-Unis, Joe Biden, compte faire adopter au Congrès.

La création monétaire nécessaire à l’exécution de ce plan s’ajoute aux injections de liquidités colossales déjà décidées par la Fed. Depuis le début de la pandémie, le bilan de la réserve fédérale est passé de 4 700 milliards à 7 400 milliards de dollars (3 880 milliards à 6 100 milliards d’euros). Pour mémoire, avant la crise de 2008, il était inférieur à 1 000 milliards de dollars. Et, à ce stade, ni la Fed ni la BCE n’ont l’intention de stopper la planche à billets.

Si ces politiques monétaires accommodantes ont permis aux marchés d’encaisser le choc de la récession et aux Etats d’organiser leur relance budgétaire, la contrepartie est loin d’être neutre. L’argent, trop abondant, ne sait plus où se placer, incitant les investisseurs à se précipiter sur tout ce qui brille, tout en creusant des inégalités entre les détenteurs de capitaux et le reste de la population.

La capitalisation des actions au niveau mondial vient de franchir pour la première fois les 110 000 milliards de dollars. Le titre du fabricant de voitures électriques Tesla est en route pour la planète Mars en s’échangeant sur une base de 1 300 fois ses bénéfices. Quant au bitcoin, son cours a quasiment doublé depuis le début de l’année, à plus de 55 000 dollars, soit le prix de 1 kg d’or.

A force d’avoir abusé de la monétisation des dettes, couplée à un abaissement historique des taux d’intérêt, les banques centrales ont fini par casser l’un des principaux thermomètres de l’économie de marché. Désormais, le prix des actifs ne reflète plus leur valeur intrinsèque. Au lieu de considérer le bitcoin avec suffisance, les grands argentiers mondiaux devraient le prendre pour ce qu’il est : un canari au fond de la mine, c’est-à-dire un témoin qui prévient du coup de grisou avant qu’il ne soit trop tard, avant que cette exubérance finisse par faire disjoncter le système financier.

« L’engouement pour le bitcoin est un signe avant-coureur de fuite devant la monnaie », estime Georges Ugeux, PDG de la banque d’investissement Galileo Global Advisors et ancien vice-président exécutif du New York Stock Exchange (NYSE). Certains investisseurs commencent à perdre confiance dans la solidité des monnaies traditionnelles imprimées à volonté.

Leur valeur ne correspondant plus à la richesse créée par l’économie réelle, entreprises et particuliers sont tentés de se porter sur de nouveaux types d’actifs pour tenter de protéger leur épargne. « Quand la monnaie souffre d’un taux d’intérêt négatif, il faudrait être idiot pour ne pas regarder ailleurs, a affirmé Elon Musk, le patron de Tesla sur Twitter, le 19 février. Le bitcoin est presque aussi stupide que la monnaie fiduciaire, j’insiste sur le « presque ». »

La chroniqueuse du Financial Times Rana Foroohar, elle, imagine un nouveau monde multipolaire dans lequel le billet vert ne serait plus prédominant. « Si le gouvernement américain émet tellement de dettes au point de commencer à faire perdre au dollar sa valeur, le bitcoin pourrait en théorie devenir une valeur refuge », écrit-elle.

Nous n’en sommes pas là. D’abord, le bitcoin reste trop instable. Quand Elon Musk a annoncé, le 8 février, que Tesla avait investi 1,5 milliard de dollars en bitcoin, certains ont interprété l’épisode comme une sorte d’avènement de la cryptomonnaie. Mais ce coup d’éclat a surtout montré qu’un individu isolé est capable de provoquer un emballement assez peu compatible avec le statut de monnaie que le bitcoin revendique.

Même indépendant des décisions des banques centrales, ce dernier reste manipulable, dans un manque de transparence, rédhibitoire à ce stade. Quant à sa capitalisation, qui dépasse désormais les 1 000 milliards de dollars, elle n’a pas encore le poids suffisant pour prétendre à devenir une monnaie de réserve. Malgré tout, le bitcoin a une utilité : il rappelle que la confiance dans la monnaie n’est pas immuable. A force d’en imprimer à tout va pour stabiliser le système financier, les banques centrales ont fini par fragiliser cette confiance tout en s’exposant à deux maux : l’hyperinflation et un krach historique. C’est ce que nous disent les acheteurs de bitcoin en voulant s’en prémunir.

Le Monde, mardi 23 février 2021 p29.

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